Portraits de résistants

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Maurice Kriegel-Valrimont « Quand tout est à refuser, il faut dire non »

Publié le 16 juillet 2010

La section de Lille du PCF publiera sur son site une sélection des portraits quotidiens de résistants que l’Humanité propose tout au long de l’été.

Portrait paru dans l’Humanité du 9 juillet, par M. Boissard

Militant antifasciste dès son adolescence, secrétaire général du syndicat CGT des agents d’assurance, Maurice Kriegel-Valrimont joua un rôle essentiel au sein des Mouvements unis 
de la Résistance
et contribua 
au déclenchement de l’insurrection populaire pour 
la libération de Paris.


Rebelle, Maurice Kriegel-Valrimont, né au printemps 1914, l’était jusque pour le prononcé de son nom. Issu d’une famille juive fuyant la double monarchie austro-hongroise pour prendre commerce à Strasbourg, il demandait que son patronyme fût articulé Krié-gel, et non – à l’allemande – Kri-gueul, afin de «  marquer qu’en 1918, l’Alsace avait cessé d’être germanisée  ». Dans ses Mémoires rebelles (1), il rapporte ses premiers mots dans notre langue, lorsque les troupes françaises entrent dans la capitale du Bas-Rhin, il a alors quatre ans : «  Bonjour papa, salut poilu !  » Grandir à Strasbourg après la Première Guerre mondiale, c’est non seulement avec les gamins de son âge pouvoir franchir le Rhin à la nage, mais encore être attentif à ce qui se passe de l’autre côté du pont de Kehl. Où se manifestent les prodromes de l’avènement du nazisme. Maurice Kriegel y est d’autant plus sensible que, s’étant fait traiter de «  sale juif  » par un condisciple de lycée, il n’hésite pas à corriger physiquement son insulteur. «  Je suis devenu un militant antifasciste dès mon adolescence, et le suis toujours resté  », dira-t-il. Ce choix de vie précoce oriente sa trajectoire.

C’est un étudiant en droit brillant ; ses parents souhaitent qu’il passe l’agrégation et intègre un grand cabinet d’avocats. Mais «  un rebelle est un rebelle  ». À vingt-deux ans, – nous sommes en 1936, aux «  jours ensoleillés du Front populaire  » – il s’installe à Paris, adhère à la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste (Laurs), s’emploie dans une compagnie d’assurances, devient secrétaire général du syndicat CGT des agents d’assurance, milite pour les 40 heures et les congés payés. Ce «  battant  » solde son engagement par un licenciement pour «  insuffisance professionnelle  » (sic)… Prélude à une activité syndicale permanente particulièrement formatrice pour lui à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Marquée par sa mobilisation en 1940, juste avant une exemption sanitaire à la fin de cette terrible année. Au cours de laquelle il aura connu l’exode : «  J’ai vu, en Auvergne, des paysans qui vendaient de l’eau pour les bébés… Notre France… C’était misérable !  » Si, comme le dit, dès 1935, l’écrivain André Chamson, «  résister, c’est refuser par avance la loi de la défaite  », on ne s’étonnera pas que Maurice Kriegel, imbu des valeurs des Lumières, témoin et acteur des «  exaltations de la liberté  », regimbe au défilé des troupes de la Wehrmacht sur les Champs-Élysées, s’insurge — en attendant d’être des leurs à la Libération — devant la proscription des militants communistes, refuse le port de l’étoile jaune, se révolte de l’indignité des collabos et s’alarme des combines du marché noir…

«  Quand tout est à refuser, il faut dire non. Il y a un moment où ne plus être un homme, c’est pire que de mourir.  »

Au début de 1942, à Toulouse où il a rejoint sa famille, il se voit proposer par Raymond Aubrac, très lié à son frère David, d’adhérer au mouvement de résistance Libération-Sud, fondé par Emmanuel d’Astier de La Vigerie. Avec sa femme Paulette (Mala Ehrlichster), il vient à Lyon où, sous le nom d’emprunt de Valrimont, aux côtés de Ravanel, Morin-Forestier, Raymond et Lucie Aubrac, Jean Cavaillès, il travaillera à l’organisation de la branche armée de Libération-Sud. La Résistance n’est alors, selon le mot de Malraux, qu’«  un désordre de courages  ».

Dès janvier 1943, avec la fusion des groupements Libération-Sud, Franc-Tireur et Combat au sein des Mouvements unis de la Résistance (MUR), Kriegel-Valrimont joue un rôle essentiel dans le combat clandestin (recrutement, faux papiers, actions commandos…). Arrêté, puis libéré par un commando déguisé en agents de la Gestapo, lorsque le CNR (Conseil national de la Résistance) se dote d’un comité d’action militaire (Comac), il y siège aux côtés du communiste Pierre Villon (Ginsburger) et de Vaillant (l’industriel Jean de Vogüé, engagé à droite). À ce titre, il contribue auprès de l’état-major des FFI (Forces françaises de l’intérieur) de la région parisienne, au déclenchement de l’insurrection populaire qui facilitera la libération de la capitale (25 août 1944). Ce jeune trentenaire, en civil et lunettes fines, que l’on voit sur les photos d’époque, derrière le général Leclerc, escortant Von Choltitz, le commandant de la place militaire de Paris, jusqu’à la gare Montparnasse, pour y signer la reddition allemande, c’est le rebelle juif alsacien qui obtiendra que cet acte symbolique soit, en dépit du général de Gaulle, paraphé par Rol-Tanguy, le chef des résistants parisiens.

Soixante ans plus tard, en 2004, Kriegel-Valrimont signera avec le couple Aubrac, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Jean-Pierre Vernant, Lise London, Georges Séguy et quelques autres un appel à célébrer l’actualité et à défendre les valeurs civiques et sociales du programme du Conseil national de la Résistance. Il boucle ainsi un itinéraire atypique entrelaçant fidélité et liberté. Parlementaire progressiste, puis communiste, à la Libération œuvrant précisément à la concrétisation des engagements du CNR. Militant anticolonialiste et pacifiste, opposé à la force de frappe nucléaire. Communiste de toutes ses fibres, victime comme Charles Tillon, Georges Guingouin et trop d’autres de pratiques de parti condamnables (et condamnées par Robert Hue en 1998) qui, écrira sa fille, la philosophe Blandine Kriegel, relevaient d’une sorte d’«  écologie française du stalinisme  ». Malgré tout, écrira-t-il : «  Nous avons vécu nos vies en osant des choix. C’est au tour des jeunes d’oser leurs choix.  »

(1) Éditions Odile Jacob, 1999.

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