Portraits de résistants

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Henri Krasucki « Fidèle, comme au premier jour, à l’idéal de sa jeunesse »

Publié le 17 juillet 2010

La section de Lille du PCF publiera sur son site une sélection des portraits quotidiens de résistants que l’Humanité propose tout au long de l’été.

Portrait paru dans l’Humanité du 12 juillet, par Henri Malberg

Membre actif 
de la section juive 
des FTP-MOI, militant de la jeunesse communiste, il fut déporté à Auschwitz. C’est un homme public et infiniment proche 
des travailleurs.
 Futur dirigeant de la CGT, Henri Krasucki, a fait de son nom d’enfant d’immigré 
un des symboles 
de la grande histoire de la classe ouvrière.

Henri Krasucki, « Krasu » comme on l’appelait, est une grande figure du mouvement ouvrier. Avec sa casquette, la voix traînante et la gouaille du titi parisien, il semblait sorti d’un poème de Prévert.


Ses parents, ouvrier et ouvrière de la confection, juifs et communistes, avaient quitté la Pologne pour le «  pays de la liberté  » avec le petit garçon de six ans. Il allait à l’école sur la place qui porte désormais son nom dans le 20e arrondissement de Paris, allait aux manifs avec ses parents. Ceux-ci souhaitaient lui voir poursuivre des études, la guerre en a décidé autrement : il a préféré passer son CAP d’ajusteur. C’était l’époque où on était fier d’être prolétaire.

Vient la terrible année 1940, quand les armées allemandes entrent à Paris, Henri a seize ans. Un vieux maréchal à la voix chevrotante vient de vendre le pays à Hitler. À Londres, un général qui rompt avec l’obéissance militaire et en quelque sorte avec sa classe sociale lance le 18 juin un fameux appel. La veille, à Bordeaux, le communiste, Charles Tillon, futur chef d’état-major des Francs-tireurs et partisans français, avait aussi lancé un appel, moins connu malheureusement. À Paris, dès l’été 1940, des jeunes communistes de la Main-d’œuvre immigrée (MOI), organisation qui avait été créée par le Parti communiste pour ses adhérents étrangers, se regroupent.

À l’automne 1940, ils étaient plus de 50 jeunes communistes organisés clandestinement dans les 11e et 20e arrondissements de Paris. Que faisaient-ils ? Incroyable, sous la botte nazie, ils distribuaient à la volée des tracts devant des métros et des entreprises, collaient des papillons, prenaient la parole dans des cinémas, coupaient des câbles de transmission de la Wehrmacht dans les forêts d’Île-de-France, incendiaient des panneaux indicateurs en allemand et commençaient à aider les enfants juifs à se cacher.

Comme l’explique Roger Trugnan, l’ami de toujours : «  C’était pour nous naturel, notre combat contre le fascisme continuait.  »

Plus tard, Krasucki, devenu responsable parisien, était, comme il le raconte, le point de passage de la Jeunesse communiste vers la lutte armée, les FTP. Il écrit : «  Nous n’avons jamais manqué de volontaires, mon problème était de faire preuve de discernement.  »

Mais la traque s’organise. On connaît maintenant le grand panneau – surréaliste – sur lequel les policiers, de métro en métro, de planque en planque, notaient systématiquement les déplacements des uns et des autres, jusqu’au coup de filet du 23 mars 1943, quand sont arrêtés d’un seul coup une quarantaine de jeunes communistes MOI de Paris (*).

Les interrogatoires furent rudes, d’autant que Léa, la mère d’Henri, agent liaison de la Résistance, est arrêtée le même jour. Il raconte : «  Je laisse à penser le parti que les sbires des brigades spéciales ont essayé de tirer l’un et de l’autre quand ils se sont aperçus qu’ils avaient le fils et la mère. Elle fut admirable…  »

Ce furent les prisons, puis Drancy et le départ vers Auschwitz. À Auschwitz, le trio d’amis – Krasucki, Trugnan et Radzinski – fut sélectionné dans la colonne de ceux qui rentraient au camp. Les autres prenaient «  le transport  » vers les chambres à gaz. Puis ce fut le camp annexe de Jawischowitz et ses mines de charbon. Et tout de suite, la recherche du contact, en particulier avec des antifascistes allemands, anciens des Brigades internationales. On est en 1943. Henri a dix-neuf ans et raconte : «  La question principale était de préserver la dignité, ne pas sombrer dans la sauvagerie et la dégradation morale.  »

Le 18 janvier 1945, alors qu’approche l’armée soviétique, c’est la terrible marche de la mort vers Buchenwald. À pied et en wagons découverts sous la neige. Trugnan raconte : «  La moitié des gens de notre wagon étaient morts de froid pendant le voyage.  » À Buchenwald, une organisation fonctionne avec le communiste Marcel Paul et le gaulliste Frédéric Manhes. Le 11 avril 1945, à l’approche du général Patton, l’ordre de libérer le camp est lancé, des armes distribuées. Trugnan et Krasucki en sont. Le camp s’est donc libéré seul, comme Paris l’avait fait en août. Fierté…

Au camp, il s’était passé des choses inouïes.

Les communistes allemands qui travaillaient à la cuisine donnaient en cachette des bols de soupe chaude à ces jeunes Français sortant de la mine épuisés. Solidarité sans faille, la soupe était distribuée dans un ordre rigoureux, les faibles d’abord.

Et encore ceci : le soir de Noël 1943, une dizaine de jeunes Français ont décidé de manger ensemble et d’organiser une soirée culturelle. Il y eut une causerie sur Molière, Henri proposa un morceau de musique. Et il siffla l’allegretto de la Septième Symphonie de Beethoven, de la première à la dernière note.

À la Libération, plus tard, les jeunes communistes du 20e se réunissaient pour entendre Krasucki expliquer et commenter Beethoven, Mozart, Bach. Drôle de bonhomme, l’ouvrier cultivé, le syndicaliste, le communiste, le mélomane ne faisait qu’un.

De retour de Buchenwald vers la fin avril 1945, Henri défile le 1er mai dans Paris. On se souvient de cette manifestation, le premier 1er Mai de la liberté. À l’Est, l’armée rouge finissait, parfois maison par maison, de prendre Berlin. À l’Ouest, les armées américaine, anglaise, française, canadienne fonçaient à la rencontre des soldats soviétiques. Il y avait le programme du Conseil national de la Résistance, des temps nouveaux semblaient s’ouvrir.

Mais dès 1947, ce fut la guerre froide et ici commence une autre histoire.

Henri retourne à l’usine, devient secrétaire de l’union locale CGT du 20e, dirigeant de l’union départementale CGT de la Seine, puis dirigeant national de la CGT et membre de la direction du Parti communiste.

Parlant de sa vie, il a écrit : «  J’ai perdu des illusions, cela vaut mieux même si c’est douloureux, mais j’ai conservé des convictions et je n’en finis pas de les enrichir. Au fond, je ne suis jamais blasé. Je demeure fidèle, comme au premier jour, à l’idéal et à l’élan de ma jeunesse.  »

(*) Roger Trugnan et Paulette Sarcey sont aujourd’hui les seuls survivants.

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