Portraits de résistants

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Martha Desrumaux « Chacune de nous était un embryon de résistance »

Publié le 16 août 2010

La section de Lille du PCF publiera sur son site une sélection des portraits quotidiens de résistants que l’Humanité propose tout au long de l’été.

Portrait paru dans l’Humanité du 3 août par Pierre Outteryck

Militante ouvrière emblématique 
du Nord, elle connut l’usine dès neuf ans. Communiste 
et syndicaliste, 
elle fut déportée 
à Ravensbrück. 
Elle avait participé aux négociations 
de Matignon en 1936.


venos (Var), le 30 novembre 1982. Tôt le matin, Louis Manguine, dirigeant des métallos CGT, meurt ; en fin d’après-midi, Martha Desrumaux, son épouse, disparaît à son tour. Martha, ouvrière textile, dirigeante essentielle de la CGT et du PCF de 1920 à 1950, resterait ignorée, méconnue, sans une récente publication de la CGT (1).

Le 7 juin 1936, hôtel Matignon, face au patronat, aux côtés de Léon Jouhaux et de Benoît Frachon, une seule femme est présente, Martha Desrumaux. Née à Comines (Nord) en 1897, orpheline à neuf ans, Martha aurait dû être Cosette !

Elle entre à l’usine à neuf ans pour travailler le lin, adhère à la CGT à treize ans. À vingt ans, elle dirige victorieusement sa première grève. Au lendemain de la guerre, elle est une des fondatrices du PCF et de la CGTU dans le Nord. Elle deviendra membre du bureau politique du PCF en 1929 et du bureau confédéral de la CGTU puis de la CGT réunifiée.

Dans l’entre-deux-guerres, elle va organiser les ouvrières du textile, si nombreuses, si exploitées, si humiliées, dans l’agglomération lilloise et la vallée de la Lys. Elle est de toutes les luttes : en 1920-1922 à Comines, en 1928-1929 à Halluin, en 1930 autour des assurances sociales, en 1931 contre le puissant patronat roubaisien, en 1933 à Armentières… Martha pilote les premières marches de chômeurs entre Lille et Paris, avant d’être l’organisatrice des grèves du Front populaire ! Dès 1936, elle organise la solidarité avec l’Espagne républicaine.

Partout elle se bat pour défendre la dignité des femmes, pour que les ouvrières aient toute leur place dans les luttes et dans les organisations syndicales et politiques.

Le 26 août 1941, rue de Paris, à Lille… De violents coups à la porte : la police française et la Gestapo ! Martha se savait menacée. La veille, elle était venue retrouvée son fils Louis, âgé de quatre ans, caché chez une nourrice. Elle avait voulu passer la nuit avec lui.

Depuis l’automne 1939, Martha est clandestine ; elle a refusé de dénoncer le pacte germano-soviétique et a perdu ses mandats syndicaux. Malgré les pressions, les injures et les crachats, elle demeure fidèle à son Parti.

Durant la «  drôle de guerre  » elle est à Bruxelles, où elle réorganise le PCF avec J. Hentgès, J.-M. Fossier et É. Pattiniez, restés dans le Nord. Elle refait paraître clandestinement l’Enchaîné. Le 6 juin 1940, elle revient à Lille, refuse tout contact avec l’occupant, et cherche du papier pour poursuivre la parution de l’Enchaîné. Mi-juillet, à la nuit tombée, avec de jeunes communistes, elle saccage l’office de la propagande nazie à Lille ; ce fut une des premières actions publiques de la Résistance dans le Nord. Elle sillonne le Nord–Pas-de-Calais pour reconstruire le PCF et le mouvement syndical en s’appuyant sur les jeunes filles de l’UJFF, qu’elle avait créée en 1936, sur des soldats démobilisés et d’anciens syndicalistes. À l’automne, lors d’une réunion dans le Douaisis, elle met au point avec des délégués mineurs le cahier de revendications du bassin minier. Cette plate-forme sera la base de plusieurs grèves entre janvier et mai 1941, puis de la grande grève patriotique fin mai-début juin 1941 durant laquelle plus de 200 000 mineurs refuseront de travailler malgré les menaces des troupes allemandes et du préfet.

Le 13 mai 1945, à la mairie de Lille. Martha, malgré l’épuisement dû à quatre ans de déportation et à la maladie, vient d’être élue au conseil municipal.

Au mois d’août 1941, elle faisait partie d’une liste d’otages dressée par le préfet Carles. De septembre 1941 à janvier 1942, enfermée à la prison de Loos, elle voit assassiner plusieurs de ses camarades. Elle y apprend ainsi l’exécution de Jules Domisse, maire d’Aniche, qui l’avait mariée à Louis Manguine en septembre 1938.

Le 12 janvier 1942, Martha débute un long voyage qui la conduira, le 28 mars, dans l’enfer de Ravensbrück. Martha y est une des premières Françaises. Très vite, elle entre en contact avec les déportées antifascistes tchèques, allemandes, polonaises, puis soviétiques… pour organiser la résistance clandestine dans le camp. Elle nous a laissé un témoignage poignant et lucide : «  Pour ceux qui ont connu la véritable Résistance du maquis (…) il peut paraître vain de parler de “résistance” dans un camp de concentration. Il est vrai que l’immense masse des détenues (…) était amorphe, affaiblie par la sous-alimentation, usée par le travail, minée par la maladie (…). Mais il est certain aussi que de cette masse se dégageait (…) une sorte de bouée qui surnageait et à laquelle les faibles se raccrochaient. Chacune était déjà un embryon de résistance, et c’est leur réunion qui constitua une véritable organisation de résistance.  »

Au cœur de sa démarche, former des militants en organisant des conférences clandestines, aider les plus faibles dès leur arrivée dans le camp, saboter vareuses et matériels prévus pour la Wehrmacht, faire en sorte que des déportées politiques prennent des responsabilités à la place des détenues de droit commun. Martha veut donner aussi un petit coin de ciel bleu, un espoir. Ainsi, pour Noël 1943, elle collectera quelques friandises pour des enfants juifs récemment arrivés au camp.

Revenue en France en avril 1945, Martha se verra reprocher ses actions de résistance et de solidarité qui l’ont conduite à avoir des contacts avec les autorités SS du camp. Ces calomnies, parfois répandues par ses «  propres camarades  », l’affecteront et la meurtriront, comme l’a souligné Alain Bocquet, député, lors d’une conférence donnée à Saint-Amand en avril dernier.

Toujours fidèle à ses engagements, Martha fut le modèle de ces militantes qui savaient lier le désir et la volonté d’émancipation aux luttes quotidiennes pour les revendications, la promotion des classes laborieuses et tout particulièrement celle des femmes ouvrières.

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